Quand tu fais des blagues en salle qui ne font rire que toi

Il est 7h30, bon pas très exactement, 7h56 pour être précise (un jour, je serai à l’heure). J’arrive en cours avec ma meilleure énergie. Je me suis dit aujourd’hui : « Je vais mettre un peu d’humour dans mon enseignement. Rendre le savoir ludique, accessible, vivant. » Erreur. Grave erreur.

Episode 1 : le lancer de blague
J’explique tranquillement le schéma de Jakobson. Je sens que la classe plane entre le sommeil et l’abandon cérébral volontaire. Alors je lance une petite blague, subtile, fine, un bijou : « Donc si le message ne passe pas, ce n’est pas toujours le bruit hein, parfois c’est juste que l’émetteur est un ex. » Silence. Pas un rictus. Pas une paupière qui tremble. Rien. Le vide le plus absolu. Je viens de faire une vanne à 25 francs CFA dans une salle pleine de comptes bancaires émotionnels vides.

Episode 2 : le grand moment de solitude
Je regarde autour de moi. Même le projecteur a baissé la luminosité pour marquer sa gêne. Un mec tousse pour meubler le malaise. Une meuf au fond regarde le plafond comme si Dieu allait venir lui expliquer pourquoi elle est là. Un autre prend son stylo et écrit « blague ratée” dans sa marge. Un dernier, avec tout le courage du monde, lève la main et dit : « Madame, c’est quoi l’émetteur ? » Je veux partir. Je veux rentrer chez moi, me faire un bon plat de Sanga et regarder des stands up de Paul Mirabel pour retrouver foi en l’humour. Moi qui me croyais drôle…

Episode 3 : le déni collectif
Je réessaie. Nouvelle tentative, cette fois plus accessible :
« Le feedback, c’est quand l’étudiant ose me dire que je parle trop. Bon, jusqu’à présent je n’ai reçu aucun feedback… » Toujours rien. À ce stade, même la poussière sur les rideaux a compris que je suis seule dans mon délire. J’essaie une autre approche. « La communication, c’est comme les relations : quand y’a plus de message, c’est que quelqu’un a déjà bloqué quelqu’un. » Rien. Je sens que même mon âme est en train de quitter mon corps pour s’inscrire au concours de l’ENAM. Je suis là, face à 60 visages figés comme des statues dans une expo “Expression Zéro”. Quelle image !

Episode 4 : le diagnostic
Je réalise plusieurs choses :
• Ils ne comprennent pas mes blagues ;
• Ils ne comprennent pas que c’est une blague ;
• Est-ce moi qui ne suis pas drôle ? ;
• Ils pensent que si je ris, c’est sûrement un piège.
Parce qu’au Cameroun, quand un prof rit, les étudiants pensent : « Ah. Il va poser une question piège. » Et donc, ils me regardent avec la concentration de quelqu’un qui lit son contrat de prêt bancaire.

Episode 5 : la révolte intérieure
Je me rappelle ce jour où, entre deux corrections de copies apocalyptiques, j’ai rêvé d’être cette enseignante cool, drôle, inspirante. Mais à la place, je suis devenue… Un comique de stand-up qui se produit dans une salle vide. Une Marthouka du rire incompris.

Épilogue : la paix avec moi-même
Aujourd’hui, je ne fais plus de blagues. Je fais des références pédagogiques souriantes avec une tonalité détendue. Et quand j’ai envie de rire ? Je relis les copies d’examen. Là au moins, je ris. Beaucoup. Sincèrement. Tragiquement.

Mais une chose est sûre, la prochaine fois que je balance une blague, je la mets dans une épreuve. Là, au moins, ils feront semblant de comprendre. 😎

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