Quand ton collègue pense que l’âge est un grade universitaire

Il y a des collègues… et puis il y a ce collègue-là. Celui qui ne signe pas ses communications sans rappeler qu’il enseigne « depuis avant ta naissance ». Celui qui parle avec l’assurance d’un oracle grec… mais avec la rigueur d’un groupe WhatsApp familial à 2h du matin. Celui pour qui l’expérience ne se mesure pas en compétences… mais en années de présence physique sur le campus. Quand je suis arrivée à l’université, je pensais que le plus difficile serait de me faire respecter par les étudiants. Quelle naïveté ! Le vrai sport olympique, c’est de survivre à l’Ancien, appelons-le ainsi, par souci diplomatique et pour préserver mes chances de promotion d’ici 2047.

Épisode I : Wikipédia en version humaine, mais sans les sources

L’Ancien sait tout, absolument tout. Sur la pédagogie, la politique universitaire, la météo, les financements internationaux, ton sujet de thèse, ton avenir professionnel, et même, étrangement, ta vie personnelle. Le problème : Il ne vérifie rien, jamais. Un jour, il m’a regardée avec stupeur : « J’ai appris que tu mènes des activités avec les étudiants sans autorisation. C’est très grave. »

Moi : « Pardon ? Quelles activités ? Tout est validé par la hiérarchie, Monsieur ».

Lui (imperturbable) : « Quelle hiérarchie ? »

Moi qui réalise que nous avons le même grade et qui me demande à quel moment je devrais lui rendre des comptes…pff !

Épisode II : le spécialiste de ta vie (sans abonnement)

Tu peux ne jamais lui avoir parlé, mais lui, il sait déjà tout sur toi. « On m’a dit que tu refuses de collaborer… », « On m’a dit que tu es difficile… », « On m’a dit que tu veux aller trop vite… ». Qui a dit ? Mystère. Quand tu demandes, il devient philosophe : « Dans notre milieu, les informations circulent. » Oui, comme le vent. Sauf que le vent, au moins, ne déforme pas les faits avec autant de créativité. Quelques jours plus tard, les autres collègues m’abordent dans un couloir : « Apparemment, tu refuses de collaborer… » Apparemment ? Je découvre donc, avec une certaine poésie, que ma vie professionnelle a désormais une version parallèle, plus riche, plus dramatique et plus… inventive. Et toujours avec la même source invisible : « On m’a dit… ». Non, il a dit. Mais jamais devant toi.

Épisode III : le piège parfait (édition privée)

Le plus fascinant, c’est quand il te convoque en privé. Là, il devient provocateur, subtil, mais insistant. « Tu sais, les jeunes comme toi, vous êtes parfois arrogants sans vous en rendre compte… », « Tu devrais apprendre à écouter tes ainés … », « Tes cours manquent de profondeur… mais c’est normal, avec ton expérience… ». Il appuie, encore et encore. Et toi, tu respires parce que tu sais qu’il n’attend une chose : que tu exploses. Pas ici, non, en public. Pour pouvoir dire ensuite, avec un soupir plein de sagesse : « Vous voyez… c’est exactement ce que je disais. »

Épisode IV : tout le monde sait… mais personne ne dit rien

C’est ça, le plus déroutant. Tout le monde sait qu’il exagère, tout le monde sait qu’il déforme, tout le monde sait qu’il n’est pas… disons… au sommet de la chaîne de compétence, mais tout le monde se tait. Parce qu’il est là depuis longtemps et Parce qu’il connaît du monde. Parce que « tu comprends, il faut respecter les aînés ». Moi aussi, je respecte, enfin, plus par désintérêt. Parce qu’ici, on ne confronte pas un aîné, on contourne, on s’adapte et on survit. Il le sait.

Épisode V : quand il découvre l’IA et que tout bascule

Dernière évolution en date : l’Ancien a découvert l’intelligence artificielle. Et là… catastrophe. C’est comme si quelqu’un lui avait donné un mégaphone cosmique. Il génère, il copie et il colle. Des textes longs comme des thèses, d’une densité… discutable. Et surtout, il partage partout. Dans les groupes WhatsApp, dans les forums internes, dans les mails collectifs à 5h43 du matin. Objet : « Réflexion épistémologique sur la transdisciplinarité synergétique en contexte post-digital (très urgent) ». Personne n’a demandé, mais tout le monde reçoit. Et toi, tu ouvres naïvement le document, et tu lis :
« Dans un monde où le paradigme paradigmatique restructure les paradigmes… », tu refermes, tu pries et tu bois de l’eau.

Le respect, oui… mais lucidité aussi

Travailler avec ce type de collègue, c’est un exercice d’équilibre permanent entre respect des aînés, préservation de ta dignité professionnelle et entre silence stratégique et vérité intérieure. Après tout dans cet environnement, chacun a sa méthode. La sienne est bruyante, diffuse et insaisissable.
La mienne est simple : je comprends, je n’oublie pas et surtout je ne lui donne jamais l’occasion de rebondir.

Publications similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *